C.R.A.B
Association Loi du 1 er Juillet 1901, déclarée en Préfecture
de La Rochelle le 17 Novembre 2004, parution au Journal officiel du 11 Décembre
2004 »
Club Rochelais
des Amis de Bacchus
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Le vin à
travers le cinéma
par
François VANDERVEKEN
Le mobile et le déroulement psychologique
Dans bien des cas, le bonheur n’est pas tant révélé
par la qualité du vin, mais plutôt par le soin de sa dégustation.
C’est vraisemblablement par la communication des sentiments (et pourquoi
pas le partage du plaisir des sens) que le cinéma arrive magistralement
à évoquer les petits drames du genre humain que d’autres
identifieront comme la Comédie humaine. Ce sera en fait, la finalité
de mon propos.
Je
cite Jean Carmet: "Vider une bouteille avec quelqu'un, c'est une manière
pudique de se dire l'amitié."…
… Et je rapproche indubitablement cette citation à l’extrait
de « La Soupe aux Choux » (Jean Girault,
1981) où Le Glaude (De Funès) invite l’extra-terrestre,
dit "l’Oxien" (Villeret), à partager son verre: "Le
canon, faut comprendre que ce n’est pas que du pinard; c’est aussi
de l’amitié."
De même dans « Garçon ! »
(Claude Sautet, 1983), où Maxime (Nicolas Vogel), le verre à
la main, remercie avec pudeur mais non sans force ses proches collègues
de leur amitié: "Messieurs, je n’aurai pas l’émotion
facile; je vous remercie d’être mes amis.". La messe est
dite !
Peintre des relations déglinguées sur fond
de bonne société provinciale, Sautet fait un cinéma intelligent.
Il brosse des portraits méticuleux, impeccablement orchestrés:
César, Rosalie, Max (et les ferrailleurs), Nelly (et Monsieur Arnaud),
sans oublier Vincent, François, Paul et les autres...
Il saisit les traits marquant d’une époque, parle de la grisaille
du quotidien, du temps qui passe aussi, avec l’horizon de l’existence
qui rétrécit.
Ses films sentent l’amitié, la convivialité,
la solidarité, mais aussi le désarroi des amours en détresse.
Il aime le brouhaha des cafés où l’on se réchauffe
entre amis dans la cohue des heures de pointe, et le bruit des verres qui
s’entrechoquent sur le zinc. Sautet s’attarde aussi à la
tablée du dimanche, à la maison de campagne.
Les comptoirs de brasserie et les scènes de table, sont utilisés
en tant que dispositif essentiel dans sa mise en scène, et servent
à peaufiner la psychologie des personnages, à mieux cerner leurs
rapports. Rien de tel pour y ressouder des liens, là où il y
a, à la fois, communion et antagonisme car c’est l’occasion
pour chacun de vider son sac: le vin est un lubrifiant social.
Et si chez Sautet, on parle peu des saveurs d’un plat, le vin est souvent
mis à l’honneur.
Plus particulièrement, une séquence de «
Mado » (Claude Sautet, 1976) est construite autour du prisme
du verre de vin à travers lequel on négocie le monde, et donc
… la relation aux femmes.
Dans ce film pourtant le plus amer du réalisateur, Jean-Paul Moulinot
qui incarne le père de Michel Piccoli, apporte une note hédoniste
en goûtant le Margaux, et prête élégamment les vertus
du vin à celles de la compagne de son fils, Ottavia Piccolo à
l’écran.
L’idée
de faire se dérouler l’histoire de «
Sideways » (Alexander Payne, 2005) dans le monde vinicole n’a
rien d’aléatoire. Le propos du vin sert tout d’abord à
illustrer avec une certaine éloquence les personnalités des deux
personnages qui sont à un point tournant de leur vie. L’un est
passionné, respectueux et raffiné, tandis que son camarade est
pressé et glouton. En fait, par extension, on s’aperçoit
que leur rapport avec le vin est très similaire à celui qu’ils
entretiennent avec les femmes.
Ce contexte vinicole donne lieu à de belles symboliques
qui caractérisent les protagonistes. Prenez par exemple cette merveilleuse
scène où le personnage de Miles discute sur une verrière
avec Maya. Les deux partagent leur fascination du vin et il en ressort, pour
l’un et l’autre, une véritable métaphore sur leur
sensibilité, sur leur vie.
Tout s’exprime à travers la nourriture: la psychologie
des personnages, la nature
du lien social, le rapport au corps, au désir, à la mort. Mais
dans tous les cas, l’acte de boire est une figure centrale de la mise
en scène, qui sert à découvrir les secrets les mieux
dissimulés, et instaure un écho entre le monde charnel et le
monde spirituel.
Stéphane Audran est magistrale dans «
Le Festin de Babette » (Gabriel Axel, 1987), description d’un
monde où tout se libère, … où tout se renferme.
L’art
gastronomique de Babette dévoile ses invités à eux-mêmes,
sans qu’ils s’en aperçoivent. La complexité et l’ambiguïté
de la vie résident dans son service. Ses convives sont égayés
non pas par l’alcool, mais c’est d’avoir goûté
à l’amour avec lequel elle a offert ce repas.
Nourritures terrestres et intellectuelles sont deux facettes d’une
même culture.
Autre envolée lyrique où l’idée de l’Art
s’exprime par la nourriture: « Vatel »
(Roland Joffé,2000).
Figure de l’artiste incompris, Vatel (dont le rôle
est tenu par Gérard Depardieu) se trouve au centre d’une réflexion
morale sur la petitesse des grands et la noblesse des créateurs. Le
film tourne autour de sa reconnaissance en tant qu’homme et en tant
qu’inventeur, et du rejet qu’il subit.
Moment privilégié: Vatel a surmonté les difficultés
de la journée et Gourville, qui l’accompagne dans sa chambre,
exprime une satisfaction sans arrière-pensée politique. Il est
juste séduit par ce qu’il boit: "C’est délicieux;
qu’est-ce que c’est ? … C’est du vin de noix."
Ici, c’est lorsque les protagonistes sont partiellement
ou définitivement à l’abri des tensions dramatiques qui
animent le film, que le plaisir - sans mot dire - peut vraiment s’installer.
A nouveau « Sideways »
(Alexander Payne, 2005), grand cru 2005 du cinéma œnologique pour
ce beau récit trempé dans une marmite d’humanité
!
Fin de film, fin de parcours. Miles essaye de comprendre où il va.
Hanté par le souvenir de son ex-femme, il doit maintenant trouver son
chemin …
Afin de trouver le courage et prendre la décision
qui s’impose, Miles débouche le Cheval Blanc ’61 gardé
avec amour pour une grande circonstance, et le déguste … seul,
dans un gobelet, au beau milieu d’un fast-food.
A l'instar de notre personnage principal, à 43 ans, ce Cheval Blanc
est à son apogée, mais juste avant son inéluctable déclin.
In Vino Veritas: Miles peut-il renaître ? La dégustation de ce
grand crû va-t-il lui ouvrir la porte d'une nouvelle vie. ? L’épilogue
reste ouvert… (pour ceux qui n’ont pas encore vu le film).