




IvresseMais qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse.
L’ivresse, élément miraculeux, transfigure le monde comme l’indique G. Bataille (1897-1962) :
"La Souveraineté (1, 2)A mon sens, essentiellement, si l’ouvrier s’offre un verre, c’est qu’il entre dans le vin qu’il avale un élément miraculeux de saveur, qui justement est le fond de la souveraineté. C’est peu de chose, mais du moins le verre de vin lui donne un court instant la sensation miraculeuse de disposer librement du monde. Le vin s’avale machinalement (à peine avalé l’ouvrier l’oublie), c’est toutefois le principe de l’ivresse, dont personne ne saurait contester la valeur miraculeuse. D’un côte disposer librement du monde, des ressources du monde, comme le fait l’ouvrier buvant le vin, participe à quelque degré du miracle. De l’autre, c’est le fond de nos aspirations. Nous devons satisfaire nos besoins, nous souffrons si nous échouons, mais s’il s’agit du nécessaire, nous ne faisons que suivre en nous l’injonction animale. Plus loin que le besoin, l’objet du désir est, humainement, le miracle,c’est la vie souveraine, au-delà du nécessaire que la souffrance définit. Cet élément miraculeux qui nous ravit, peut être simplement l’éclat du soleil, qui, par une matinée de printemps, transfigure une rue misérable. (Ce que, la nécessité l’eût-elle endurci, le plus pauvre ressent parfois.) Ce peut être le vin, du premier verre à l’ivresse qui noie."
Le vin enivre l’homme qui le sait depuis toujours. Pendant des millénaires le vertige de l’ivresse a été sacré. Par lui l’homme rejoignait les dieux. La bible et le christianisme ont condamné l’ébriété.
A la Renaissance, Bachus cesse d’être diabolisé et les poètes chantent l’ivresse créatrice et libératrice.Sonnets
Je veux, me souvenant de ma gentille amie,
Boire ce soir d’autant, et pour ce, Corydon,
Fay remplir mes flacons et verse à l’abandon
Du vin pour resjouir toute la compagnie.Soit que m’amie ait nom ou Cassandre ou Marie,
Je m’en vais boire autant que de lettres à son nom ;
Et toi, si de la telle et jeune Madelon,
Belleau, l’amour te poinct, je te pri’ ne l’oublieQu’on m’ombrage le chef de vigne et de lierre,
Les coudes et le col ; qu’on enfleure la terre
Des roses et des lys, et que dessus le joncOn me caille du lait rougi de mainte fraise.
Et n’est-ce pas bien fait ? Or sus ! commençons donc,
Et chassons loin de nous tout soing et tout malaise.
Pierre de Ronsard évoque les contradictions de l’homme qui veut profiter de l’existence. Ainsi, à travers les siècles, on repère des thèmes récurrents comme les vendanges ou un des sujets les plus abordés en littérature ce qu’on appelait d’un pudique euphémisme "le mal de Bercy" (c’est dans ce quartier que se trouvaient autrefois les entrepôts de vin). L’ivresse est intemporelle : elle trouve des adeptes chez Villon aussi bien que chez Verlaine et des témoins chez La Fontaine. Il ne faut pas s’en étonner, le vin redonne aux hommes la gaieté.
Essais, II, 2, De l’yvrongnerie
[…]
Je ne puis pourtant entendre comment on vienne à allonger plaisir de boire outre la soif et se forger en imagination un appétit artificiel et contre nature. Mon estomac n’yroit pas jusques là ; il est assez empesché à venir à bout de ce qu’il prend pour son besoing. Ma constitution est de ne faire cas du boire que pour la suitte du manger ; et boy à cette cause le dernier coup quasi tousjours le plus grand. Anacharsis s’estonnoit que les Grecs beussent sur la fin du repas en plus grands verrres que au commencement. C’estoit, comme je pense, pour la mesme raison que les allemans le font, qui commencent lors le combat à boire d’autant. Platon défend aux enfans de boire vin avant dixhuict ans, et avant quarante d’enyvrer ; mais à ceux qui ont passé les quarante, il ordonne de s’y plaire ; et mesler largement en leurs convives l’influence de Dionysius, ce bon dieu qui redonne aux hommes la gayeté, et la jeunesse aux vieillards, qui adoucit et amollit les passions de l’âme, comme le fer s’amollit par le feu. Et en ses loix trouve elles asemblées à boie (pourveu qu’il y aie un chef de bande à les contenir et regler) utiles, l’yvresse estant une bonne espreuve et certaine de la nature d’un chascun, et quand et quand propre à donner aux personnes d’âge le courage de s’esbaudir en danses et en la musique, choses utiles et qu’ils n’osent entreprendre en sens rassis. Que le vin est capable de fournir à l’âme de la temperance, au corps de la santé. Toutesfois ces restrinctions, en partie empruntées des carthaginois, luy plaisent : « Qu’on s’en espargne en expedition de guerre ; que tout magistrat et tout juge s’en abstienne sur le point d’executer sa charge et de consulter des affaires publiques ; qu’on n’y employe le jour, temps deu à d’autres occupations, n’y celle nuict qu’on destine à faire des enfans. […]Exaltation et communion avec la nature s’expriment dans Ivresse au printemps.
Ivresse au printemps (Les Eblouissements) – Anna de Noailles (1876-1933)
Printemps léger, crispé, charnu,
Encor si tremblant et si nu,
O douce saison déchirée
Où par chaque fente sacrée
S’efforce une tiède ligueur,
La pourpre ferveur de mon cœur
Ainsi qu’une grenade éclate !
Du sol doré, couleur de datte,
Tout veut fuir, jaillir, épaissir ;
Ô rameau chargé de désir !
Un oiseau, sur son vert refuge,
Chante, comme après le déluge…
- Printemps secret, sucré, divin,
Que je boive un limpide vin
Dans la coupe de la tulipe !
Que dans une argentine pipe
Je brûle l’encens et l’anis !
Ô printemps, culte d’Adonis,
Que je célèbre ton ivresse !
Que mon cœur contre toi se presse
Jusqu’à ce qu’il soit tout ouvert !
Que je danse sur le pré vert
Au milieu des pigeons qui flottent,
Ivre comme une jeune ilote,
Dispersant la sève et les grains,
Et prenant, dans l’air qui grelotte,
Tout le printemps pour tambourin !Le Rhin devient un être vivant, un être magique, miroir de somptueux vignobles, source d’une ivresse onirique, égrenée au long des vers de Nuit rhénane.
Guillaume Apollinaire (1880-1918)
Nuit rhénane (Alcools)Mon verre est plein d’un vin trembleur comme une flamme
Ecoutez la chanson lente d’un batelier
Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes
Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu’à leurs piedsDebout chantez plus haut en dansant une ronde
Que je n’entende plus le chant du batelier
Et mettez près de moi toutes les filles blondes
Au regard immobile aux nattes repliéesLe Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent
Tout l’or des nuits tombe en tremblant s’y refléter
La voix chante toujours à en râle-mourir
Ces fées aux cheveux verts qui incantent l’étéMon verre s’est brisé comme un éclat de rire.
Mais l’ivresse devient dérision et génère le comique avec Ubu d’Alfred Jarry.
Alfred Jarry (1873-1907)
Ubu sur la butte, acte II scène III
Chanson polonaisePère UBU
Quand je déguste
Faut qu’on soit soûl,
Disait Auguste
Dans un glouglou ! Choeur : Glou glou glou, glou glou glou.
Père UBULa soif nous traque
Et nous flapit ;
Buvons d’attaque
Et sans répit. Chœur ; Pi pi pi, pi pi pi !
Père UBUPar ma moustache !
Nul ne s’moqua
Du blanc panache
De mon tchapska. Chœur : Ka ka ka, ka ka ka !
Père UBUOn a bon’trogne
Quand on a bu :
Viv’la Pologne
Et l’Père Ubu ! Chœur : Bu bu bu, bu bu bu !
Ou encore avec Molière on peut entendre :Qu’ils sont doux bouteille jolie
Vos petits glouglous
Mon sort ferait bien des jaloux
Si vous étiez toujours remplie
Oh, bouteille, ma mie
Pourquoi vous videz-vous ?Le médecin malgré lui.1666
Coupeau considère la bouteille comme une négresse : « encore une négresse qui avait la gueule cassée ». Pour voir « la vie en rose » l’ivresse révèle la condition, la tragédie de l’ouvrier.Emile Zola – L’assommoir, chapitre VII
Et le vin donc, mes enfants ! ça coulait autour de la table comme l’eau coule de la Seine. Un vrai ruisseau, lorsqu’il a plu et que la terre a soif. Coupeau versait de haut, pour voir le jet rouge écumer ; et quand un litre était vide, il faisait la blague de retourner le goulot et de le presser, du geste familier aux femmes qui traient les vaches. Encore une négresse qui avait la gueule cassé ! Dans un coin de la boutique, le tas de négresses mortes grandissait, un cimetière de bouteilles sur lequel on poussait les ordures de la nappe. Madame Putois ayant demandé de l’eau, le zingueur indigné venait d’enlever lui-même les carafes. Est-ce que les honnêtes gens buvaient de l’eau ? Elle voulait donc avoir des grenouilles dans l’estomac ? Et les verres se vidaient d’une lampée, on entendait le liquide jeté d’un trait tombé dans la gorge, avec le bruit des eaux de pluie le long des tuyaux de descente, les jours d’orage…
Le vin décrassait et reposait du travail, mettait le feu au ventre des fainéants ; puis, lorsque le farceur vous jouait des tours, eh bien ! le roi n’était pas votre oncle, Paris vous appartenait.
Le vin dans la cuisine
Brève histoire du vin : de son origine à nos jours Tonneaux et barriques
Le service du vin
L'ampelographie
Les étiquettes du vin
Apprentissage de la dégustation
Le vin à travers le cinéma